top of page

La « cartellisation » : quand la géographie du crime devient l’alibi des responsabilités européennes.

20 oct.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 oct.

Il est des mots qui ne se contentent pas de décrire le réel mais qui organisent, parfois insidieusement, la géographie morale de nos sociétés. La diffusion du terme de cartellisation dans le débat public français, qui s’inscrit dans un contexte de restructuration des économies criminelles et de médiatisation croissante de certains groupes autour du narcotrafic, mérite, à cet égard, une attention particulière, tant elle révèle la manière dont le langage de la criminalité organisée peut se charger de représentations géographiques, culturelles et politiques qui excèdent largement sa fonction descriptive.


À première vue, le terme paraît relever d’une catégorie analytique neutre : il évoque la structuration des réseaux criminels, la concentration des activités illicites et l’intensification des connexions transnationales. Pourtant, sa résonance contemporaine convoque presque immédiatement un imaginaire singulier, celui des cartels latino-américains, et plus particulièrement sud-américains, auxquels sont fréquemment associés les dégâts sanitaires et sociaux de la cocaïne, l’ultra violence armée, la corruption institutionnelle et la puissance de réseaux clandestins réputés tentaculaires. L’expression « cartel sud-américain » fonctionne comme une formule de dramatisation, convoquant à elle seule un répertoire d’images associant barbarie extrême, disparitions, corruption massive et domination territoriale sur le terreau des déliquescences territoriales et étatiques.


Ce rapprochement n’est pas sans fondement historique ni sans pertinence empirique lorsqu’il renvoie à des organisations précisément identifiées. Il devient néanmoins problématique lorsqu’une référence géographique particulière se transforme en matrice générale d’interprétation de la criminalité organisée, comme si l’Amérique du Sud constituait, par essence, le foyer naturel de la violence criminelle mondialisée. Le glissement est subtil, mais ses implications sont considérables : derrière l’apparente neutralité d’un vocabulaire technique peut se profiler une assignation collective, par laquelle un espace géographique et les populations qui lui sont associées se trouvent durablement ramenés à une représentation dominante de la criminalité. L’Amérique du Sud cesse alors d’être appréhendée dans la pluralité de ses sociétés, de ses trajectoires historiques et de ses dynamiques culturelles et économiques ; elle devient, dans l’imaginaire public, une géographie du danger, un territoire spontanément associé à l’illégalité et à la violence.


Une telle réduction relève d’un mécanisme de stigmatisation qui mérite d’être interrogé avec la même rigueur que les phénomènes criminels eux-mêmes. Car si les cartels constituent des organisations criminelles dont les activités doivent être étudiées et combattues, ils ne sauraient devenir les représentants symboliques de sociétés entières, pas plus que leur existence ne justifie l’assimilation implicite de populations nationales ou régionales à un imaginaire collectif que Netflix contribue à façonner et à diffuser avec une efficacité redoutable, en mobilisant des codes visuels puissants, une forte intensité dramatique et des ressorts narratifs particulièrement attractifs.


La difficulté réside précisément dans cette confusion entre une organisation et un territoire, entre des acteurs criminels déterminés et les imaginaires collectifs auxquels leur évocation donne naissance. À mesure que le terme de cartellisations’impose en Europe, il risque de réactiver des représentations anciennes qui situent la violence, l’irrationalité et le désordre dans certains espaces du monde, tandis que d’autres demeurent associés à la rationalité institutionnelle et à la modernité économique et politique.


Cette distribution symbolique n’est ni anodine ni historiquement innocente. Elle s’inscrit dans une longue tradition de hiérarchisation des espaces criminels. La criminalité transnationale se prête particulièrement bien à cette représentation : parce qu’elle traverse les frontières, elle permet de raconter la menace comme un mouvement venu d’ailleurs, comme une force extérieure qui pénétrerait un espace national. Dans cette narration, l’Amérique du Sud dans sa diversité se réduit à la figure du narco trafiquant jusqu’à sa caricature, tandis que l’Europe se voit attribuer celui de territoire exposé, contraint de se défendre contre une criminalité dont l’origine serait essentiellement étrangère. Or, une telle opposition simplifie abusivement les interdépendances économiques et politiques qui structurent les marchés illicites.


Les économies criminelles ne se développent pas indépendamment des espaces où circulent les capitaux, où se concentrent les débouchés commerciaux et où s’organisent les réseaux de distribution. Le narcotrafic, notamment, ne saurait être compris à partir des seuls territoires de production ou des organisations qui y opèrent : il implique également des marchés de consommation, des circuits financiers, des intermédiaires commerciaux et des mécanismes de blanchiment dont les ramifications concernent en premier lieu les économies européennes.


La notion de cartellisation, fort intéressante prise sous l’angle de la compréhension ontologique du phénomène criminel dans son entièreté, ne doit ainsi pas se réduire, sous l’influence des médias, à une réalité cinématographique essentiellement importée, privilégiant une partie de la chaîne criminelle, au détriment de l’ensemble des relations qui lui permettent de fonctionner au profit. Les figures archétypales du narcotrafiquant fixent dans l’imaginaire collective une représentation homogénéisante de l’Amérique latine qui conduit à une asymétrie du regard. Cette asymétrie produit un effet politique singulier : elle tend à externaliser l’origine du problème tout en minimisant les responsabilités qui s’exercent dans les territoires où les activités illicites trouvent leurs débouchés et leurs relais.  


Ainsi la stigmatisation de l’Amérique du Sud ne se limite pas à une représentation dévalorisante de tout un continent ; elle sert également de bouclier narratif aux sociétés européennes leur permettant de se penser avant tout comme les espaces récepteurs d’une menace extérieure, plutôt que comme des composantes d’un système criminel interdépendant. Il ne s’agit évidemment pas de nier les différences entre les configurations nationales, ni de mettre artificiellement sur le même plan des organisations criminelles aux histoires, aux moyens et aux structures distincts mais bien plutôt de rappeler que la provenance d’un acteur ou d’une organisation ne suffit pas à expliquer la nature de ses activités, pas plus que l’origine d’un produit illicite ne permet, à elle seule, de comprendre les conditions de son appropriation par un marché donné. Un concept pertinent doit éclairer des mécanismes observables, non simplement convoquer des représentations préexistantes. Lorsqu’il devient un signifiant global de la menace, il risque de transformer une référence organisationnelle en marqueur géographique, puis un marqueur géographique en facteur de suspicion collective.


Les cartels ne représentent pas l’Amérique du Sud ; ils constituent des acteurs criminels inscrits dans des contextes déterminés, dont l’analyse exige de restituer les conditions historiques d’émergence, les logiques économiques et les rapports de pouvoir.


De même, les sociétés sud-américaines ne peuvent être réduites aux phénomènes de violence qui retiennent l’attention des médias internationaux. Elles sont aussi des espaces de production intellectuelle, de mobilisation démocratique, de transformation institutionnelle et de résistance aux économies criminelles. Les enfermer dans une représentation exclusivement sécuritaire revient à rendre invisibles les dynamiques sociales qui contredisent cette image, tout en reproduisant une hiérarchie implicite entre les territoires jugés dignes d’être compris dans leur complexité et ceux que l’on croit pouvoir résumer à leurs crises.

 
 
bottom of page