Mémoire et mots à Buenos Aires
Dernière mise à jour : il y a 3 heures

Vous souvenez-vous de ce qui a conduit à votre première conversation au café français « Le Moulin de la Fleur », à Buenos Aires ?
Patricia Tarraubella : Nous avions rendez-vous pour travailler sur un sujet précis : les infractions connexes et les féminicides liés au narcotrafic. Le projet était assez technique. Puis la conversation a quitté la seule question des qualifications pour rejoindre celle, plus vertigineuse, de ce que devient une qualification pénale lorsque le temps s’en mêle.
Jeanne Mesmin d’Estienne : Je venais de visiter l’ESMA, l’ancien centre clandestin de détention de Buenos Aires, où furent détenues, torturées et assassinées des milliers de personnes. Patricia Tarraubella m’a alors raconté sa rencontre, lorsqu’elle était avocate, avec l’un des bourreaux de l’ESMA, un vieux monsieur avec un bracelet électronique. Cette histoire personnelle, intimement liée à celle du procès des Juntes militaires qui s’est tenu en 1985, a fait basculer notre conversation. Nous étions parties du droit pénal contemporain ; nous nous sommes finalement retrouvées à parler de mémoire, une question qui demeure particulièrement sensible en Argentine.
Elle faisait surgir une interrogation que les dossiers pénaux connaissent bien : comment maintenir l’individualisation de la responsabilité lorsque la distance temporelle modifie peu à peu la perception de l’auteur, de la victime, et parfois même des faits ?
Le droit pénal a-t-il, selon vous, des angles morts ?
Jeanne Mesmin d’Estienne : Je parlerais moins d’angles morts que d’effets de cadrage. Toute catégorie pénale sélectionne ce qu’elle rend juridiquement visible.
Cette tension apparaît avec une acuité particulière lorsque les magistrats sont confrontés à des contentieux de masse. La standardisation nécessaire au traitement de l’information judiciaire permet une plus grande réactivité procédurale. Mais elle peut aussi conduire à regarder les affaires à travers des formes déjà constituées, au risque d’en atténuer la singularité factuelle et humaine.
Patricia Tarraubella : C’est précisément à cet endroit que le comparatisme devient intéressant. Il ne permet pas seulement de comparer des solutions. Il permet de repérer ce que chaque système a choisi de juridiciser, et ce qu’il laisse à d’autres registres.
Jeanne Mesmin d’Estienne : Et parfois, le déplacement du regard suffit à faire apparaître ce que notre propre système avait rendu presque invisible.
Votre confrontation franco-argentine vous a-t-elle réservé une surprise particulière ?
Patricia Tarraubella : Oui : découvrir que la France ne connaissait pas, comme l’Argentine, une infraction autonome de féminicide m’a réellement surprise. J’avais une représentation très moderne de la construction européenne sur ces questions.
Mais cette surprise était intéressante précisément parce qu’elle ne portait pas nécessairement sur une différence de sensibilité. Elle révélait plutôt une différence de technique normative. Deux systèmes peuvent reconnaître une même réalité criminologique sans lui donner la même place dans l’architecture de l’incrimination.
Jeanne Mesmin d’Estienne : C’est là que la comparaison devient plus intéressante qu’une simple confrontation des textes. Elle oblige à se demander ce que produit une qualification, au-delà de son intitulé.
Patricia Tarraubella : Comparer les droits, ce n’est donc pas rechercher qui « protège le mieux ». C’est comprendre pourquoi une société choisit de faire produire à une catégorie juridique tel ou tel effet.
Vos parcours expliquent-ils cette manière différente de regarder le droit ?
Patricia Tarraubella : Mon parcours est à la fois en lien avec l’Université et la justice argentine. Je suis avocate de formation et j’ai exercé comme Defensora Publica auprès des tribunaux ainsi que de la Chambre nationale des appels en matière pénale et correctionnelle, à Buenos Aires. Cette fonction m’a permis d’être au plus près des réalités de la justice pénale. L’un des moments forts de mon parcours professionnel a été ma participation à la création de l’Oficina de la Mujer, dont Carmen Argibay, première femme nommée à la Cour suprême argentine, fut la première présidente.
Cette expérience a accompagné une conviction qui demeure centrale pour moi : œuvrer à la défense des droits fondamentaux avec une attention particulière portée aux enjeux de genre et de diversité.
Jeanne Mesmin d’Estienne : Mon parcours s’est construit au sein de l’Université et il se prolonge aujourd’hui, dans la découverte des responsabilités propres à la magistrature. Cette double expérience m’a rendue particulièrement attentive à l’écart qui peut exister entre la construction doctrinale d’une catégorie pénale et ce qu’elle devient lorsqu’elle rencontre un dossier. Une qualification n’est jamais seulement un concept. Elle détermine ce que l’on doit regarder, ce que l’on doit établir, et ce que l’on devra finalement motiver dans un jugement. Elle engage donc aussi une certaine manière de faire apparaître les faits.
Qu’est-il né de cette conversation ?
Jeanne Mesmin d’Estienne : L’envie d’abord de la poursuivre, l’idée ensuite que la traduction pouvait être, en elle-même, une méthode comparatiste. Traduire un concept d’une langue à l’autre oblige à vérifier ce que l’on croit reconnaître chez l’autre. Parce que traduire ne consiste pas toujours à trouver un équivalent. Il faut parfois accepter qu’il n’existe pas.
Patricia Tarraubella : Et cette absence est elle-même intéressante. Elle dit quelque chose de la manière dont chaque système juridique a construit ses catégories et de ce qu’il a choisi de nommer.
Jeanne Mesmin d’Estienne : Borges avait cette très belle phrase « L’erreur consiste à ne pas tenir compte du fait que chaque langue est une manière de sentir ou de percevoir l’univers ». Elle vaut aussi, me semble-t-il, pour les langues du droit.
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